Tranche de pastèque

Vert dehors, Rouge dedans...

blog de Didier Brissa

11/28/2007 (4:32 )

pour mémoire : “Belgique, état des lieux d’une non-nation”. (I)

Classé dans : La totale, Pays plat...

Texte, que je vous repropose par son actualité,est paru dans le mensuel Archipel (Longomaï) en 1998 et repris la même année par Alternative libertaire

  • Les développements continus de la fédéralisation de l’État belge, les diverses pressions nationalistes conduisant à des institutions séparées et les modèles de séparatisme qu’ont connus divers États européens ces dernières années ramènent de plus en plus régulièrement la question de l’éclatement en deux entités distinctes de ce produit de la grande diplomatie européenne de la première moitié du XIXème siècle. Comprendre ce long cheminement et tenter d’en saisir les perspectives ne peut se faire sans un certain retour aux sources.

  • Une zone de fracture

  • Claude Semal, chansonnier bruxellois contemporains conte dans une de ses chansons la désorientation naturelle du sentiment national en Belgique par cette phrase : { Les généraux de toutes les têtes couronnées d’Europe sont venues culbuter nos campagnes }. La Belgique géographique fut en effet le théâtre de nombre de césures politiques au cours des deux mille ans d’histoire européenne. Elle tire son nom d’une tribu germanique mineures les Belges, qui occupaient son territoire vers le IIIème et IVème siècle av. JC. Ces seuls “vrais Belges” auraient immigré vers l’Angleterre lors de l’avancée vers l’ouest des autres tribus germaniques. La domination romaine, qui débuta en l’an 51 avant notre ère par l’écrasement des Éburons, est à l’origine d’un élément d’extrême importance pour le présent récent, puisque l’actuel tracé de la frontière linguistique correspond à peu de choses près à la limite nord-continentale des territoires et populations latinisées sous son autorité.
  • Ainsi les populations comprises entre la Meuse, l’Escaut et au sud de Bruxelles entrèrent dans la sphère des populations de langue d’oïl, tandis que plus au nord elles conservèrent leur culture germanique. À partir du IIIème siècle, l’effondrement progressif de l’Empire romain verra les Francs occuper une majeure partie de la Gaule romaine, et la conversion de Clovis au christianisme permettra aux langues latines de se perpétuer là où elles étaient - en usage courant.
  • La position centrale de la Belgique, proche d’Aix la Chapelle, au sein de ce qui allait devenir le Saint Empire Romain Germanique d’Occident, explique que les dynasties mérovingiennes, puis carolingiennes y fixèrent maintes capitales et villes importantes.
  • Plus tard, en 843, ces régions seront partagées par le traité de Verdun entre la France et la Lotharingie, puis la Germanie, l’Escaut servant de frontière. Une exception notable à ce partage fut la ville de Liège et la région environnante. Évêché dès le VIIIème siècle, elle devint capitale d’une principauté ecclésiastique relativement étendue et dirigée par un prince-évêque. Dépendant du Vatican, elle était politiquement et militairement vassale de l’Empire germanique. De sa particulièrement longue existence elle ne disparaîtra définitivement qu’en 1792, sous l’occupation de la France révolutionnaire - il restera un état d’esprit particulier qui fait qu’on ne peut toujours pas parler d’une nation wallonne au même titre ou degré que d’une nation flamande. De même, Liège, tout en étant aujourd’hui fortement francophile et francophone, fut longtemps aussi sous une influence intellectuelle, culturelle et architecturale fortement allemande.
  • Les différents conflits de succession au Moyen-Âge affaibliront tant les royaumes franc que germain, donnant naissance à une suite d’États intermédiaires, dont le très puissant Duché de Bourgogne, pour lequel Charles le Téméraire conquit de nombreux territoires (dont les Flandres, le Brabant, le Hainaut, le Luxembourg…).
  • La Belgique d’alors, unie aux Pays-Bas actuels, passera ensuite aux mains de la maison des Habsbourg d’Autriche, puis d’Espagne, sous le nom de Pays-Bas autrichiens, puis Pays-Bas espagnols. En rébellion depuis 1555 contre la très catholique Espagne, les Pays-Bas septentrionaux, majoritairement calvinistes, font sécession en 1579 et se constituent sur la base de l’Union d’Utrecht en État indépendant sous le nom de Provinces Unies. La Belgique actuelle restera sous la coupe espagnole jusqu’en 1713, où elle revient à nouveau à l’Autriche.
  • Dans la foulée de 1789 en France, les provinces belges, tentent de s’émanciper de la tutelle de Joseph II d’Autriche, mais les Autrichiens redeviennent maîtres du pays en 1790.
  • Après les victoires de Valmy et de Jemappes (1792), la France de la Convention occupe les provinces belges qu’elle annexera à la République en 1795, après la réaction thermidorienne [Élément essentiel dans l’histoire belge : alors que le gouvernement révolutionnaire jacobin avait songé à accorder une certaine autonomie aux provinces belges sous direction de révolutionnaires locaux, Thermidor, puis le Directoire installeront dans les responsabilités publiques de la République des aristocrates et grands bourgeois. L’aristocratie locale n’avait pas été décapitée, ni par les révoltes de 1789 ni par l’occupation française de 1792 pour deux raisons : dans les deux cas, elle avait participé aux événements contre l’occupant autrichien, et parce que la France cherchait à se concilier des alliés et ne pratiqua pas en Belgique le même nettoyage social que sur son territoire.]
  • Autant le départ de Joseph II n’avait fait l’unanimité, autant la présence française amorcera la distinction politique au sein des notables belges, Les Français seront honnis par l’aristocratie, le clergé et la haute bourgeoisie, qui ne supportent pas les velléités centralisatrices et laïques du nouveau pouvoir, tout en y participant relativement, en particulier sous l’empire de Bonaparte et après le Concordat. La bourgeoisie libérale accueille la fin des privilèges de l’Ancien régime avec une satisfaction manifeste qui ne sera gâchée que par leur quasi-restauration sous le despotisme napoléonien. Par ailleurs, la principauté de Liège, qui avait connu en 1789 une révolution comme la France et qui avait chassé le prince-évêque, despote réactionnaire sera sans aucun doute la région qui accueillera la République avec le plus d’entrain.

  • Ainsi pour la première fois les Pays-Bas autrichiens (provinces belges) et la principauté de Liège se trouveront réunis dans une structure unique.
  • Cependant, les divergences entre les provinces belges et l’ex-principauté sont annonciatrices des oppositions qui vont prévaloir au XIXème siècle, entre partisans d’un maintien intégral des institutions traditionnelles et partisans des réformes. Les classes privilégiées de l’Ancien Régime, s’appuyant sur le clergé et sur l’attachement des masses à la religion, susciteront un anticléricalisme politique toujours plus radical comme expression politique de la nouvelle bourgeoisie non privilégiée.
  • Mais ces divergences seront rapidement mises entre parenthèses. Au bout des Cent Jours et après la défaite de Napoléon à Waterloo en 1815, l‘ensemble des territoires belges (provinces belges, ex-principauté de Liège et duché de Luxembourg) reviendront à Guillaume d’Orange - prince souverain des Pays-Bas - et à sa Maison, en récompense des bons et loyaux services rendus aux puissances coalisées. Guillaume Ier d’Orange ressuscitera rapidement la coalition entre catholiques (parce qu’il est protestant) et libéraux (car c’est un despote), présidant même à la naissance de la seconde ligne de fracture de la politique intérieure belge après le cléricalisme : la question linguistique. En effet, il se mit en tête d’unifier son royaume par l’usage obligatoire du néerlandais dans l’ensemble des administrations et cours de justice. Or l’ensemble des classes dirigeantes, qu’elles soient nobiliaires, haute et moyenne bourgeoises, sont francophones. Le français est à l’époque langue de culture et de commerce à travers l’Europe et, en Belgique plus qu’ailleurs, langue de distinction sociale pour les classes dirigeantes, tant en Flandre qu’en Wallonie. Aussi l’intention linguistique de Guillaume Ier est-elle presque aussi mal reçue au nord qu’au sud du pays, et pas seulement par les classes dirigeantes. En effet, le clergé catholique compte beaucoup sur l’extrême fragmentation des dialectes, tant flamands que wallons, comme frein au protestantisme qu’elle juge véhiculé par le néerlandais standardisé des Pays-Bas.
  • C’est l’état d’esprit qui préside, en juillet 1830, aux révoltes populaires de la petite bourgeoisie et du prolétariat naissant en cette aube de la révolution industrielle qui chasseront l’occupant hollandais des principales grandes villes. Et aux revendications nationalistes et linguistiques impulsées par les classes dirigeantes, se mêleront bientôt des cris de révolte contre le machinisme fauteur de chômage. Mais, face à une populace encore très ignorante, analphabète, désordonnée et sans direction, les classes dirigeantes mettront vite sur pied une garde bourgeoise qui, en plus de combattre les troupes hollandaises, assurera des missions de police visant à contenir, orienter, voire réprimer les insurrections populaires. Dans la nuit du 26 au 27 septembre, les troupes hollandaises commandées par le prince Frédéric d’Orange battent en retraite. La reconnaissance de l’indépendance sera consacrée au terme d’un long processus s’échelonnant de la conférence de Londres, qui commence en octobre 1830, jusqu’au règlement définitif de 1839. (fin de la première partie)

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