Tranche de pastèque

Vert dehors, Rouge dedans...

blog de Didier Brissa

11/28/2007 (4:48 )

pour mémoire : “Belgique, état des lieux d’une non-nation” (II)

Classé dans : La totale, Pays plat...
  • Naissance de l’État belge

  • Dans la première partie, nous vous avons présenté un résumé de l’Histoire des populations ayant vécu sur la zone géographique dénommée “Belgique”. Nous tentions de cerner l’origine des lignes de fracture de la société belge contemporaine, de l’époque romaine à l’aube de l’ère moderne : fracture linguistique, fracture religieuse, fracture sociale. Avec sa nouvelle indépendance (1830), la Belgique entre de plein-pied dans l’ère des Etats modernes, l’ère capitaliste.

  • Une monarchie constitutionnelle
    • Le 18 novembre 1830, malgré une très forte composante libérale et républicaine, le Congrès National (assemblée constituante) décida à une large majorité que la Belgique serait une monarchie constitutionnelle. Cette décision, pour les libéraux, fut prise par crainte qu’un choix républicain n’incite les grandes puissances à accorder à Guillaume d’Orange le soutien militaire qu’il sollicitait pour reprendre le pouvoir en Belgique. C’est ainsi que la Constitution belge est un savant dosage entre les exigences des nobles et haut-bourgeois catholiques conservateurs, et celles des bourgeois libéraux plus progressistes. Cela donne un étrange cocktail. En effet, les libéraux voulant garder la possibilité d’une future révision de la Constitution en faveur d’un régime républicain, les pouvoirs et prérogatives du roi sont, encore maintenant, les plus importants de toutes les monarchies constitutionnelles d’Europe, ressortant beaucoup plus du régime présidentiel que monarchique. La Constitution établit également un système électoral censitaire qui favorisa la couche la plus haute et la plus conservatrice des classes dirigeantes, et en particulier les grands propriétaires terriens.
    • L’unionisme politique entre catholiques et libéraux, face à la précarité d’un État belge indépendant des grandes puissances et fondé sur l’homogénéité des intérêts immédiats des classes dirigeantes, durera jusqu’au premier gouvernement libéral intégral de 1847.

  • Le mouvement flamand

  • C’est la même année que la première manifestation concrète, probante et organisée du mouvement flamand se manifesta par la publication d’une Déclaration de principes fondamentaux. Il s’agissait d’une plate-forme réunissant élus et intellectuels flamands, issus essentiellement des classes moyennes, et que les premières manifestations du Romantisme poussent à radicaliser leur position en matière de langue et de culture. Ils avancent la revendication encore modeste de l’égalité de traitement des langues dans l’administration des régions où elles sont usitées. En effet, dans tout le pays, seul le français est en usage dans toutes les formes d’administration et de justice. Or la population de toute la moitié nord du pays ne le comprend pas (1). Si la bourgeoisie flamande parle français entre soi quand elle administre, elle commande en flamand.

  • Réformes

  • Les événements de 1848 en France permettront le retour des catholiques aux côtés des libéraux dans le gouvernement, la bourgeoisie faisant corps socialement face à d’éventuels mouvements populaires (2). Ce sera aussi l’occasion de concéder quelques réformes, tel l’abaissement du cens (donnant accès au vote à des couches inférieures de la bourgeoisie), l’extension de l’action sociale du gouvernement au champ économique (qu’il avait laissé totalement libre jusque là) en raison de la crise du moment. Il créa aussi une Caisse officielle de retraite (1850) et traça un cadre légal aux sociétés de recours mutuel, première forme de prise en compte publique des mouvements ouvriers montants (1851). C’était une façon détournée de freiner les différentes formes d’ententes ouvrières qui, bien qu’illégales selon le Code Napoléon, toujours en vigueur, qui prévoyait des peines de deux à cinq ans d’emprisonnement (3), sont de plus en plus nombreuses dans le pays. La Belgique est alors le deuxième pays le plus industrialisé au monde, juste derrière l’Angleterre, et voit apparaître un prolétariat de masse toujours plus nombreux.

  • Avec la “révolution” belge, les Conseils des Prud’hommes, instaurés en 1809-1810 et passés de 2 à 17 en 1842 (première forme de représentation ouvrière, certes très limitée), donnèrent un premier moyen d’expression légal aux ouvriers. Par ailleurs, plusieurs courants libéraux avaient manifesté des préoccupations sociales dès les dernières années du régime hollandais, et plusieurs publications s’étaient fait l’écho de la pensée de Fourrier et de Saint-Simon (4).

  • Voici posé le dernier des trois axes qui modèleront les clivages de la Belgique contemporaine : cléricaux/anticléricaux, francophones/flamandophones (5), classes privilégiées/classes laborieuses.

  • Les clivages

  • La première expression de ces clivages sera la formation en 1846 du parti libéral sous la présidence d’Eugène Defacqz (6). Celui-ci défendra principalement, d’une part l’abaissement du cens et une réforme électorale en faveur de la moyenne et petite bourgeoisie, et d’autre part l’enseignement public et la séparation à tous niveaux de l’État et de l’Eglise. Le parti libéral, intégrant à la fois contre-révolutionnaires orangistes et démocrates radicaux, sera avant tout le parti de la bourgeoisie anticléricale et urbaine. Bien que le parti catholique ne se structure en tant que tel qu’en 1884, il exista dès lors de fait, en quelque sorte par déduction. La difficile union des catholiques s’explique tant par leur énorme poids dans la société que par la multiplicité de leurs associations, divisées entre constitutionnels parlementaristes et ultramontains. Cela préfigure la largeur du champ social occupé encore aujourd’hui par le parti chrétien et son pilier, de la démocratie chrétienne à l’extrême-droite bon teint, du syndicat chrétien des employés presque gauchiste à une direction syndicale profondément engagée dans la cogestion ! Ainsi se dessina l’opposition classique gauche-droite à travers ce premier clivage de classes, tant entre partis qu’en leur sein.

  • Après une succession de gouvernements libéraux homogènes, le dernier gouvernement unioniste de 1855 sera le premier à inaugurer la “question linguistique” dans la politique gouvernementale belge par une Commission “chargée d’examiner les dispositions à prendre dans l’intérêt de la langue et de la littérature flamandes”. À partir de 1857, les gouvernements seront alternativement libéraux puis catholiques, et ce jusqu’en 1884. Le poids de l’Église dans la société belge fût le moteur essentiel des luttes sur presque tous les champs d’application du politique, au point d’entraîner la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican en 1880, après la décision du gouvernement libéral d’instaurer un enseignement public généralisé, sous direction unique de l’autorité civile. En outre, les virages anticléricaux successifs de la franc-maçonnerie notamment pèseront autant que le Syllabus du très conservateur Pie IX.

  • La question linguistique

  • Rendu en 1857, le rapport de la Commission des griefs flamands, bien que modéré, fut accueilli avec tiédeur puis combattu par les gouvernements successifs de 1858-1859. Cela eut pour effet direct de renforcer le mouvement qui, parti d’intellectuels, rencontra de plus en plus d’échos dans les masses laborieuses flamandes. D’autant que les sentiments de celles-ci furent particulièrement touchés, dans la décennie qui suivit la diffusion du rapport, par plusieurs affaires fortement relayées par la presse, où il fut impossible pour des inculpés flamands d’être jugés dans leur langue. Il faudra plus de 20 ans pour que quelques-unes des propositions du rapport deviennent des lois : en matière répressive (1873), dans l’administration (1878) et dans l’enseignement (1883). Le Mouvement flamand s’affirmera de plus en plus transversal aux clivages politiques, au sein desquels il jouera le rôle de groupe de pression. Il sera cependant premièrement progressiste, ses revendications entrant en conjonction avec l’aspiration au suffrage universel.

  • Le mouvement ouvrier

  • Comme signalé précédemment, la Belgique du XIXème siècle est une des premières et plus importantes puissances industrielles mondiales. Cette puissance s’accompagne d’une très forte prolétarisation qui prend très vite des formes massifiées. Autour des charbonnages, aciéries, usines textiles, etc., le patronat belge aura tôt fait de récupérer, à son profit, l’idée fourriériste du phalanstère, transformant ainsi les banlieues industrielles en vastes cités-dortoirs. La structure urbaine des villes du sillon Sambre et Meuse en est encore profondément marquée.

  • Ce siècle verra naître à l’Histoire, à travers le mouvement ouvrier, des hommes et des femmes qui n’avaient pas d’expression jusque là. Laissant, en raison de ses origines paysannes et artisanales, peu de trace dans ses premières années, le mouvement ouvrier marquera le siècle de plusieurs révoltes parfois violentes en réaction aux conditions de vie et de travail. Mais, au-delà des réactions sporadiques, des actions coordonnées vont progressivement s’organiser. Ainsi, les sociétés mutualistes, légalisées en 1851, serviront-elles souvent de couverture à l’action syndicale, voire politique, entravées par des obstacles légaux. Les premières associations véritablement syndicales (1857) verront le jour dans l’industrie du textile en Flandre, toujours sous couverture de société mutualiste. Après des débuts laborieux, dus tant aux obstacles légaux qu’au régime électoral censitaire, le mouvement ouvrier va s’implanter peu à peu, sans pouvoir être justement représenté dans les chambres. Le suffrage universel des hommes sera donc un de ses principaux combats. La première organisation véritablement socialiste, l’Association de la Démocratie militante Le Peuple, naît en 1860 et son journal deviendra en 1866 l‘organe de la représentation belge de l’AIT (l’Association Internationale des Travailleurs, dite Première Internationale). Les représentants belges de l’AIT eurent souvent une position médiane entre bakouninistes et marxistes, l’éclatement entre les options des des différents groupes se retrouvant sur le terrain belge. Après plusieurs tentatives unificatrices infructueuses, un parti ouvrier socialiste naît en 1879, mais les différends entre partisans de l’action politique (en Flandre et à Bruxelles essentiellement) et anarcho syndicalistes (majoritaires en Wallonie) fragilisent le mouvement.

  • En 1880, année de la première grande manifestation nationale pour le suffrage universel (des hommes), la part de la population occupée dans l’industrie dépasse pour la première fois celle occupée par l’agriculture (7).

  • Bipolarisation

De la fin de l’unionisme à 1884, la vie politique belge s’est bipolarisée, entre la gauche libérale et la droite catholique, autour de la question de la laïcisation de l’État. La formation de ces deux partis est parallèle même si leurs dates officielles de fondation diffèrent. Ils ont une assise électorale préexistant à leur naissance, ce qui ne sera pas le cas du troisième grand parti, le parti ouvrier. L’apparition de ce dernier modifie les équilibres. Sur l’axe gauche-droite, tant que le clivage dominant était interne à la classe censitaire, la gauche libérale, anticléricale, s’opposait à la droite catholique conservatrice.

Quand le clivage dominant traversera l’ensemble de la société, traduisant un antagonisme entre classes et non plus au sein d’une classe, les libéraux vont s’identifier à une fraction de la classe dominante et les socialistes à une fraction de la classe dominée, tandis que les catholiques vont prétendre transcender les classes sociales.

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  • NOTES

  1. Le recensement de 1848 relevait déjà que pour 42% de francophones, il y avait 57% de {flamandophones}, 1% de la utilisant l’allemand. Plus précisément, à cette époque seulement 10 à 15% de la population utilise principalement le français, l’immense majorité parlant son dialecte flamand ou wallon. Cette minorité trans-ethnique et nationale se retrouve essentiellement dans la bourgeoisie et les classes moyennes, ayant respectivement 45.000 et 140.000 électeurs censitaires.
  2. Notamment par l’exclusion d’un certain Karl Marx qui vivait à Bruxelles depuis 1845.
  3. Cet article ne sera aboli qu’en 1866. Jusque là les coalitions ouvrières seront reprises dans les statistiques annuelles de la criminalité, régulièrement et très brutalement réprimées.
  4. Dont notamment Louis de Potter, acteur de 1830 et éditeur d’une étude sur la Conspiration des Égaux ou encore le baron Jean-Hyppolite de Colins, auteur du Pacte social et père spirituel du socialisme belge non- marxiste.
  5. Néologisme créé par l’auteur : presque un siècle d’enseignement obligatoire du néerlandais en Flandre n’est pas encore parvenu à normaliser les différents patois flamands, restés très vivants. Il existe un néerlandais {administratif} et des flamands parlés par la population.
  6. Par ailleurs grand Maître du Grand Orient de Belgique. Ceci pour rappeler le rôle majeur des loges maçonniques dans la population belge intérieure et extérieure. Ce que Claude Wauthier mentionne pour l’ancienne Afrique française (Monde Diplomatique de septembre 1997) est valable pour les rapports entre la Belgique et le Congo-Kinshasa, le Rwanda et le Burundi, en particulier pour les loges chrétiennes. Par ailleurs, avant la mort d’André Cools, ex-Premier ministre et ex-président du PS, on avait coutume de dire que les décisions se prenaient plus souvent à la loge de Flémalle (commune dont il était bourgmestre) que par les instances du parti.
  7. En 1871, près de 8.000 enfants de moins de quatorze ans travaillaient dans les mines.

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