Tranche de pastèque

Vert dehors, Rouge dedans...

blog de Didier Brissa

11/28/2007 (4:55 )

pour mémoire : “Belgique, état des lieux d’une non-nation” (III)

Classé dans : La totale, Pays plat...
  • Un État au bord de l’explosion

  • Dans les deux premières parties, nous avons commencé à cartographier le paysage socio politique procédant de la Belgique contemporaine. Nous verrons ici l’apogée et le déclin de ce processus, conduisant aujourd’hui cet État au bord de la sécession, dans une atmosphère de scandales politico judiciaires et de déliquescence sociale.

  • Les “standen”

  • Sous la double pression du mouvement ouvrier et du mouvement flamand, l’État belge va être contraint d’ouvrir peu à peu le droit de vote et les assemblées à tous (le vote plural date de 1893, le suffrage universel des hommes de 1919).

  • La récession économique, les effets directs et indirects de la seconde révolution industrielle (massification du prolétariat, de la presse populaire, exode rural, etc), la création d’un parti ouvrier unifié et la sanglante répression des mouvements sociaux de 1886 accentuent la cristallisation politique sur base de classes. De la fusion de divers groupes politiques avec une soixantaine de “sociétés ouvrières” (syndicats, mutualités, coopératives et ligues) va naître en 1885 le Parti Ouvrier Belge.

  • Par réaction, une tendance démocrate-chrétienne se constituera au sein du parti catholique, sur les mêmes bases organisationnelles, et verra ainsi progressivement se transformer les oeuvres ouvrières chrétiennes en syndicats, mutualités et coopératives. Le monde libéral tentera de faire de même, avec plus (les mutualités) ou moins (les unions libérales ouvrières) de succès.

  • Les trois grands piliers (”standen”) de l’histoire politique belge se mettent ainsi en place pour près d’un siècle. L’existence du POB va pourtant modifier la nature de ses opposants : s’il partage l’anticléricalisme du parti libéral, par son action réformatrice sur le plan social il pousse les libéraux à ne plus s’identifier qu’à la bourgeoisie anticléricale.

  • La combinaison de l’influence de Léon XIII (Rerum Novarum) et la peur de l’influence socialisante sur les masses poussera le parti catholique à l’interclassisme et à la création d’organisations ouvrières chrétiennes.

  • Trente ans de gouvernements catholiques

  • De 1884 jusqu’à 1914, les catholiques, favorisés par les votes censitaire et plural, tiennent la majorité dans les deux chambres et forment seuls les gouvernements. À l’opposé les socialistes, pour les mêmes raisons, n’y seront représentés qu’à partir de 1894. Entre 1886 et 1913, les manifestations et les grèves pour le suffrage universel firent près de 50 morts et plusieurs centaines de blessés.

  • La politique ouvertement cléricale et conservatrice de ces trente ans de gouvernement forgera une solide contre-alliance entre libéraux et socialistes en matière d’enseignement et de législation civile. Il en restera pourtant un enseignement libre (comprenez catholique) numériquement équivalent à l’école publique en Wallonie et majoritaire en Flandre. Subventionné par l’État, mais sous l’autorité du clergé, ses programmes sont établis par l’État mais l’enseignement de la religion est obligatoire dans les deux réseaux. Les futurs gouvernements laïcs ne pourront en réduire le poids.

  • Par ailleurs, l’aube du siècle verra l’internationalisation des activités des grands groupes financiers et industriels de Belgique : Empain, Solvay, Société Générale, etc…

  • La première guerre mondiale aboutira à donner un coup d’accélérateur aux revendications tant linguistiques qu’ouvrières, suscitant aussi une réforme électorale à l’origine d’une constante politique jusqu’à nos jours : la nécessité de coalition pour gouverner. Le mouvement flamand sortira de la Grande Guerre renforcé et radicalisé. L’usage unique du français par les officiers aura de nombreuses conséquences malheureuses et servira d’argument moteur du mouvement flamand.

  • Radicalisation de la question linguistique

  • Dans les années trente, de nombreux éléments annonciateurs de l’importance sans cesse grandissante de la question linguistique ont été des facteurs d’instabilité gouvernementale : la naissance et la stabilisation en Flandre de partis à caractère linguistique ; le pouvoir croissant, comme groupes de pression transversaux aux courants politiques, des mouvements flamand et wallon ; les prééminences électorales toujours plus différenciées entre le nord (chrétiens) et le sud (socialistes).

  • Ainsi les gouvernements successifs se sentiront contraints, toujours trop modestement au goût des mouvements nationalistes flamands, d’apporter des modifications aux législations linguistiques.

  • Seule la collaboration des nationalistes flamands avec les occupants allemands ralentira un peu cette dynamique dans l’immédiate après-guerre (1944-1961), mais une accumulation de facteurs à forte composante émotionnelle poussera à une différenciation accentuée de sensibilité entre les populations du nord et du sud : Les problèmes linguistiques au front en 14-18, cités plus haut.

Les lenteurs politiques à la “flamandisation” des études supérieures (l’Université de Gand, la première, ne fut “flamandisée” qu’en 1930) et à introduire l’usage du flamand dans les administrations et la justice. Les conséquences différenciées de l’occupation allemande : l’attitude favorable des autorités occupantes envers les mouvements nationalistes Dans le prolongement de cette situation, la “question royale” (1944-1950) : les sympathies du roi Léopold III pour le Reich rendirent impossible son retour jusqu’au référendum de 1950 sur cette question. Les résultats exprimèrent de profondes divergences régionales, liées aux sentiments sur la collaboration, avec 72% d’avis favorables en Flandre contre seulement 42% en Wallonie (48% dans l’arrondissement de Bruxelles). Le gouvernement social-chrétien, majoritaire dans les deux chambres, crut pouvoir décréter le retour du roi sur base de cette “majorité nationale”, mais cette décision provoqua tant de mouvements de grèves et d’affrontements violents dans les centres industriels wallons que le roi renonça au trône en faveur de son fils Baudouin. flamands (qui s’étaient pour la plupart fascisés dans les années 30) et la libération des seuls prisonniers de guerre flamands créèrent un climat plus favorable à la collaboration.

  • La revendication de l’amnistie des peines pour faits de collaboration reste une des principales exigences du mouvement flamand contemporain.

  • Le système social : un ciment

  • La société belge renforça la structuration de l’État suivant les fameux “piliers” ; en instaurant un système de sécurité sociale et d’assurance maladie-invalidité qui institutionnalisait le pluralisme des mutualités. Il en sera de même pour l’institutionnalisation et le financement des caisses de chômage par l’intermédiaire des syndicats (l’une des raisons du taux exceptionnel de syndicalisation : près de 70%). Ces structures para-étatiques à caractère unitaire sont aujourd’hui le dernier ciment de la Belgique fédéraliste et la principale cible des exigences confédéralistes, voire séparatistes.

  • Fédéralisation

  • Cependant, le clivage linguistique va conduire à une très profonde réforme de l’État : la fédéralisation des structures et la mise en place d’un double découpage, d’une part linguistique et culturel (communautés flamande, française et germanophone), et d’autre part géographique et économique (Régions flamande, wallonne et bruxelloise). La Belgique compte ainsi sept gouvernements et près de quarante ministres (ou équivalents) pour 10 millions d’habitants.

  • Les grands partis eux-mêmes intégreront ce découpage par une scission linguistique. L’apparition de partis régionaux en zone francophone, la constitution d’unions patronales et d’entreprises francophones face à des homologues flamands, la régionalisation des structures syndicales viendront compléter le visage mosaïque de la Belgique moderne. À l’image de la démocratie chrétienne en Italie, la fédéralisation de la Belgique accentuera les tendances lourdes de la “standenorganisatie” (la piliarisation), en faisant du parti social- chrétien flamand (CVP) et de la social-démocratie Wallonie (PS) quasiment des partis-États dans leurs régions respectives. Aujourd’hui, la position différente des régions face au prolongement de la crise économique mondiale (vieilles industries lourdes en déclin et 25% de chômage au sud contre des PME modernes et 10% de chômage au nord) contribue à augmenter la pression flamande pour un transfert de pouvoirs supplémentaires de l’État fédéral vers les régions et pour la fédéralisation de la sécurité sociale.

  • Dynamique séparatiste

  • La dynamique séparatiste, renforcée par les exigences européennes pour la monnaie unique (la Flandre les remplirait plus facilement si elle ne devait tirer le “boulet”, wallon) devrait subir une nouvelle accélération sous la pression flamande lors de la prochaine révision constitutionnelle devant approfondir le fédéralisme à l’horizon 1999-2001. Si la Flandre pose la question de la scission de la sécurité sociale comme préalable incontournable, l’État fédéral perdra l’essentiel de ses dernières raisons d’existence. Et c’est là le scénario le plus favorable. Car, étant donné l’état d’esprit actuel du personnel politique flamand (alors qu’une légère majorité de Flamands sont toujours favorables à un État fédéral), des exigences sécessionnistes n’auraient rien de surprenant. La véritable question à moyen terme (2010-2020) est beaucoup plus de savoir sur quel modèle se fera le divorce (à la tchécoslovaque ? à la yougoslave ?) que de savoir s’il aura lieu. La question de Bruxelles (80% de francophones, entourée de territoires flamands), revendiquée comme capitale par la Flandre, deviendra sans aucun doute le point de cristallisation des agressivités réciproques, à moins qu’une solution européenne (Bruxelles devenant capitale européenne à statut extra-territorial par exemple) ne résolve les divergences.

  • Scandales politico-judiciaires

  • Les deux dernières années ont considérablement modifié la sensibilité des Belges face à leurs institutions, effritant profondément la confiance des citoyens dans ce système de “standen”. L’affaire Dutroux et ses conséquences sont, sur le plan politique, la goutte qui a fait déborder le vase. Depuis quinze ans, une longue succession de scandales politico-judiciaires avaient secoué la Belgique dans une apparente indifférence la population : ballets roses bruxellois début 80 (une affaire de moeurs mêlant des juges pour enfants, des hommes politiques et la famille royale, qui a été étouffée) ; tueries du Brabant (attaques sanglantes et meurtrières de complexes commerciaux avec un rendement financier quasi nul, mais ayant suscité un fort renforcement de la gendarmerie dans un contexte terroriste style “années de plomb” à l’italienne, jamais élucidées) : assassinat d’André Cools ex-premier ministre et e x-président du PS, promoteur de tout un réseau économique para-étatique, resté maître de la Wallonie alors qu’officiellement il n’était plus que bourgmestre de sa petite ville ; on tient les tueurs, mais pas les commanditaires) ; affaire Dassault et consorts (financement occulte des partis politiques, principalement les deux PS, affaire qui pourrait être liée à l’assassinat de Cools ; les divers ministres ou responsables “mouillés”, après un bref écartement, ont tous retrouvé une place aujourd’hui ; les poursuites traînent en longueur, des pièces à conviction disparaissent, des témoins se rétractent ou changent de version) ; le rôle du gouvernement belge dans le génocide rwandais (complicité au minimum passive dans l’armement et le soutien financier aux milices génocidaires), etc…

  • Le mouvement “blanc”

  • Pour la population, l’affaire Dutroux, et surtout la retransmission télévisée intégrale de l’enquête parlementaire sur les dysfonctionnements de l’enquête judiciaire, est venue achever le reste de confiance dans les institutions et relancer une dynamique de contestation généralisée à caractère démocratique.

  • Il faut briser quelques lances contre l’attribution de caractère “populiste-poujadiste” aux mouvements blancs : un an après les faits, il subsistait près de 130 Comités blancs, organisant à divers degrés près de 5.000 personnes (3.000 en Wallonie, 1.000 en Flandre et 1.000 à Bruxelles). Ils ont organisé plus de 250 Marches blanches totalisant plus de 560.000 manifestants. La composition sociale des comités reflète en général celle de la population globale, avec une prédominance des classes moyennes.

  • La semaine précédant la Marche blanche des 300.000 à Bruxelles, la justice décida le dessaisissement du juge d’instruction qui, après une demi douzaine de prédécesseurs, venait enfin de faire arrêter Dutroux et ses complices. Il s’ensuivit une “semaine folle” à caractère pré-insurrectionnel : 129 manifestations étudiantes, 78 interruptions de travail, 88 barrages et occupations d’axes routiers importants, 19 actions “dures” face aux Palais de Justice… au total plus de 500 actions et un demi-million de participants avant le Dimanche blanc. Essentiellement ouvrière et étudiante, parfois violente, surtout en Flandre, cette semaine de contestation a eu un réel caractère “classiste”, car le dessaisissement du juge Connerotte - un “petit juge” - sera explicitement perçu comme un acte de justice de classe, une injustice de trop. Une enquête sociologique approfondie du Mouvement blanc, qui vient de paraître, montre que, loin des fantasmes “poujadistes”, les exigences sont beaucoup plus de démocratie dans la justice que de solutions autoritaires.

  • Cela se traduit chez les marcheurs blancs par 84% de méfiance à l’égard des partis politiques, 77% par rapport à la justice, 69% vis-à-vis du gouvernement, 53% face au patronat, 60% face à l’enseignement et 46% face à la monarchie. Un aspect majeur est que nul parti (excepté un peu Écolo, suite au rôle qu’il a joué dans la commission parlementaire d’enquête), pas même l’extrême-droite, ne bénéficie de cette perte totale de crédibilité des institutions dans leur ensemble.

  • En août 1997, un sondage rapportait que 64% des Belges estimaient que le pouvoir n’avait pas ou presque pas tenu compte de leurs attentes et que 10% se disaient prêts à participer à une nouvelle marche blanche sur Bruxelles. Il n’est pas à douter que dorénavant les prises de positions politiques, tant au nord qu’au sud, devront se faire non plus seulement par rapport aux questions économiques, sociales, linguistiques et confessionnelles mais aussi par rapport aux questions de démocratie et de justice portées par le mouvement blanc.

Didier Brissa Journaliste, Liège (1998)

  • Cette synthèse fut originalement publiée dans le mensuel Archipel édité par le Forum Civique Européen (FCE, Le Pigeonnier, 04300 Limans). Merci à eux.

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